qui était Allen Ginsberg

« Et si on s’installait sur la terrasse, on serait mieux non ? Il fait une de ces chaleurs aujourd’hui. Vous n’avez pas trop chaud avec votre veste, là ? Vous pouvez l’enlever si vous voulez, je ne me formaliserai pas, vous savez. Bien au contraire. D’ailleurs, je préférerais que vous l’enleviez, que vous vous mettiez à l’aise. Je me sentirais moins oppressée. Quand je ressens comme ça qu’on me met la pression, je perds mes moyens, je me bloque. Vous ne voulez pas que je me bloque n’est-ce pas ? Et bien voilà, vous l’air humain comme ça. Vous êtes sûrs que vous ne voulez rien à boire ? Même pas un verre d’eau ? Moi j’ai besoin de boire, tout le temps. Je dois bien boire deux litres d’eau par jour. Ça me permet de rester en bonne santé. D’accord on va commencer. Que me demandiez-vous déjà ? Ah oui, le tatouage. Et bien, je ne l’ai pas connu très longtemps, quelques semaines tout au plus, mais j’ai eu le temps de remarquer qu’il aimait beaucoup en jouer et en rire : selon la personne qu’il avait en face de lui, il pouvait dire un jour que c’était , l’autre jour Jésus ou bien Karl Marx. C’est ridicule, n’est-ce pas ? Mais c’était son jeu favori. Il portait invariablement une chemise blanche, je pense qu’il en avait bien une douzaine, rigoureusement identiques, à part les subtiles nuances de crème qui permettaient d’en évaluer l’âge. Et quelque soit le moment de l’année, la température, la nébulosité, il en déboutonnait les quatre premiers boutons. Son torse glabre, ses clavicules saillantes, ses côtes apparentes lui donnaient un air vaguement artiste, pas comme le vôtre que je devine musclé sous la chemise boutonnée, une espèce d’importance excitante, je ne veux pas dire sexuellement excitante, plutôt dans le sens anglais, vous voyez, exciting : il éveillait la curiosité, et Dieu sait qu’aujourd’hui c’est une tâche compliquée, il donnait envie d’en savoir plus sur lui, de l’approcher, d’entrer dans son cercle. Et tous le regardaient, certains, la plupart, pour s’en moquer, peu l’admiraient mais, au fond, lui, il s’en foutait. Les regards, quoi qu’ils veuillent dire, suffisaient. Et donc sa chemise ostensiblement ouverte sur son corps laissait apparaître un bout de son . C’était étudié, hein, avant de sortir, il se regardait longuement dans le miroir du hall pour s’assurer qu’il était bien visible, je veux dire le , juste comme il faut, ni trop, ni trop peu, pour laisser du mystère et caetera. Alors, quand il entrait dans le café, oui, le café où il avait ses habitudes, je suppose que vous êtes au courant à ce stade de l’enquête, Les Toiles du Berger il s’appelle, ou s’appelait. Est-ce qu’il existe encore ? Je n’en sais fichtre rien. Mais attendez, pas comme ça, en deux mots, je veux dire, Les-Toiles du Berger, pas l’Étoile du Berger, vous comprenez ? Ils ont toujours de ces jeux de mots, les patrons de café. Les cafetiers ? Comment on dit, aidez-moi donc. Ah bon ?  Les cafetiers sont comme les coiffeurs. De ces jeux de mots. Mais là je pense qu’il y avait un fond de vrai, ou au moins il y avait un sens. Il paraît que le patron, étant jeune, avait cru pouvoir vivre de ses moutons, à flanc de colline, et à passer ses journées à peindre la vallée en contrebas. Et effectivement les murs du café était remplis de ses croûtes de peintre du dimanche. Bref, il entrait et s’installait toujours dos au bar et rapidement un arc de cercle se formait autour de lui. Je n’ai jamais bien compris pourquoi, ni d’où venaient ces gens, et il y en avait bien toujours un – surtout une – pour demander candidement Oh c’est un ?. Et il disait Non, c’est un bleu laissé par la matraque d’un flic ou Non, c’est la trace d’un trou de balle. Et la fille – ou parfois le garçon – disait Ah bon ?et partait dans un grand rire forcé, artificiel, qui avait le don de rameuter encore plus de gens – des filles – autour de lui. Il disait alors Mais non, petite sotte, c’est bien un , et il écartait le col de la chemise pour le monde entier, et il avait tellement répété ce geste qu’il pouvait le faire sans regarder, en fixant le regard d’une fille lambda dans la foule. Et c’est à ce moment-là, en la voyant froncer les sourcils, qu’il décidait ce qu’il allait répondre quand quelqu’un lui demanderait C’est qui ?. Et quand ça arrivait, inévitablement, il disait Allez, vous ne le reconnaissez pas ? Et moi ? Il m’a toujours dit que c’était , mais je n’en suis pas certaine. Je ne suis même pas sûre qu’il savait qui était .