par la porte du jardin

faisait tourner le pistolet autour de son doigt comme un cowboy. Il avait en travers du visage un sourire oblique que je ne lui connaissais pas. Je ne savais pas si j’avais peur de lui ou de l’arme, mais j’avais peur. Pourtant, j’avais déjà vu des armes à feu de près, dans les vitrines des musées, à la ceinture des policiers, mais elles ne m’avaient jamais semblées aussi vraies. Il a dit C’est un . J’ai supposé qu’il parlait du pistolet, parce qu’il l’a tendu vers moi en le tenant par le canon. Tu veux le prendre ?

Quand j’étais une gamine, j’avais déjà joué avec des pistolets en plastique, j’avais braqué les oiseaux par la fenêtre, mon père au-dessus de son journal, ma mère de dos devant la cuisinière. Il n’y avait pas de raison que ce soit différent, il suffisait de se dire que c’était un jouet, l’attraper fermement par la crosse, sourire en tendant le bras devant moi et lâcher un Ouais décontracté.

Mais elle était lourde, et froide, et elle m’a presque échappé des mains. Je tremblais et mon bras n’avait pas la force de le soulever plus haut que mon ventre, de soulever le vieux , en parfait état de marche prêt à abattre mon frère en plein cœur si mon doigt glissait sur la gachette.

Alors je l’ai tenu entre mes deux mains ouvertes comme un oiseau blessé, ou mieux, comme si je venais de recevoir l’eucharistie d’un curé qui laissait trop longtemps ses doigts posés sur les miens. J’ai regardé mon frère qui ne souriait plus. Je ne comprenais pas ce qu’il attendait de moi, s’il attendait autre chose de moi que de l’admiration. Je le regardais et l’arme doucement glissait vers le sol. Chaque soir pourtant, quand je l’entendais sortir de sa chambre à pas de loup et descendre dans la cuisine à la lumière de sa lampe de poche, je répétais cette scène dans ma tête, m’imaginant manier le pistolet comme un gangster sous ses yeux aussi fiers qu’ébahis, murmurant ces mots qu’il ne pourrait me refuser C’est bon, ce soir, tu peux venir avec nous, et tentant de réprimer ma joie en m’enfouissant la tête sous le draps.

Tu n’es pas prête, . Rends-moi ça. Il a repris l’arme. Et maintenant tu pleures ? Tu es ridicule.  Je pleurais, oui. J’étais ridicule, oui. Et je n’avais pas mes draps, doux et chauds, pour masquer mon visage et étouffer mes sanglots. Il a reculé d’un pas, et c’était comme s’il m’avait abandonné dans la nuit. Va t’en. Va dormir. Mes mains, maintenant vides, sont restées ouvertes. Elles semblaient implorer le ciel ou former un bol de mes doigts pour recevoir mes propres larmes.

J’ai obéi, je me suis dirigée vers ma chambre, mais entre les barreaux de l’escalier, j’ai vu l’arme et mon frère tout entier disparaître dans la , fermeture-éclair remontée au-dessus du menton et capuche abaissée en-dessous du front, et la disparaître dans l’obscurité qui a semblé l’engloutir par la porte du jardin.